Chaque mois, le Parlement européen se réunit en séance plénière pendant quatre jours à Strasbourg. Ces sessions sont les temps forts de la vie parlementaire. C’est dans la ville française qu’ont lieu les grands débats d’actualité et le vote final sur les textes législatifs. On peut considérer la séance plénière comme l’aboutissement du travail effectué à Bruxelles. L’idée de ce billet est de vous fournir un récapitulatif des faits marquants de la semaine, d’en expliquer le contexte, de les analyser et de vous informer des votes importants pendant cette session.

 

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L’IA au service de l’humain

C’est un vote qui a pu passer relativement inaperçu pendant cette session plénière de mars mais il n’en est pas moins majeur, à mes yeux : il s’agit de l’approbation du Parlement européen de la conclusion de la Convention-cadre du Conseil de l’Europe sur l’intelligence artificielle. J’ai travaillé comme shadow rapporteur sur ce sujet. Cette convention pose une question centrale et terriblement d’actualité : comment concilier le développement d’une technologie capable d’influencer, voire de décider pour des millions de citoyens avec nos principes démocratiques les plus fondamentaux ? Cette Convention-cadre est le premier instrument international juridiquement contraignant dans le domaine. Politiquement, elle démontre que la coopération internationale, au cœur du multilatéralisme, est encore possible, même dans cette période géopolitique troublée : les 46 membres du Conseil de l’Europe, l’ensemble des États observateurs et d’autres pays plus éloignés comme le Canada, le Japon ou l’Australie ont tous participé aux négociations qui ont duré cinq ans. Encore plus symbolique : les Etats-Unis sont signataires de la Convention. Or, on sait à quel point toute régulation en la matière est sensible pour eux.

Au-delà de ces considérations, ce qui m’intéresse surtout dans ce texte, c’est la réflexion politique qui est menée ici. Je pense que l’IA est une formidable opportunité. Son potentiel est immense pour permettre à nos sociétés de franchir encore une étape supplémentaire en termes de croissance et de développement humain. Elle nous aidera aussi à rendre nos systèmes démocratiques plus efficaces, plus en phase avec les attentes des citoyens. L’IA devrait être également un outil puissant pour relever les grands défis contemporains de l’humanité. Rien que sur le changement climatique, pour prendre cet exemple, elle promet de mieux prédire et anticiper les catastrophes naturelles, d’optimiser nos consommations d’énergie et de mieux maitriser la gestion des ressources. Autre domaine : avec l’analyse de millions de données médicales anonymes, on peut espérer de belles avancées dans la recherche médicale. Il existe encore un éventail de secteurs où l’IA promet quelques révolutions, dans l’intérêt de toutes et tous.

Bien sûr, cette vision très optimiste. Je n’en disconviens pas. Et la vérité, c’est que cette vision ne se concrétisera que si elle encadre correctement l’IA et son utilisation. Je ne parle pas ici d’étouffer l’innovation par un surplus de règlementation et de bureaucratie comme l’Europe a parfois tendance à faire. Mais plutôt de construire une IA au service de l’être humain, supervisée par celui-ci et qui ne contrevient pas à l’intérêt général. Le texte du Conseil de l’Europe reconnait bien les risques que représente une IA hors de contrôle : systèmes biaisés, discriminants, des abus à des fins potentiellement répressives ou violant certains droits fondamentaux (vie privée, liberté d’expression), etc. L’objectif de cette Convention est donc bien de baliser le développement de cette nouvelle technologie et de suivre cette évolution de manière coordonnée, à l’échelle internationale, pour ainsi créer un socle commun de responsabilité. Alors oui, le texte reste général dans ses prescriptions. Mais cela permet aussi de s’assurer que tous les Parties à la Convention montent à bord. Et cette Convention a vocation à être complétée par des instruments, à d’autres niveaux de pouvoir, comme l’Union européenne l’a fait avec son Règlement IA en 2024. Il est à noter d’ailleurs que les députés se sont justement exprimés pendant la plénière de mars en faveur d’une application de la législation des droits d’auteur à toutes les IA génératives. Cette convention impose un cadre comme référence internationale. C’est un pas dans la bonne direction. Mais je ne suis pas naïve : ce n’est que le début d’un chantier titanesque qui demandera encore beaucoup de temps, de vigilance et de coopération.

 

En ligne, mais en sécurité : protéger nos enfants du pire

Tout au long de ma carrière, la protection des enfants a toujours été au cœur de mes préoccupations. Le fait que je sois maman n’y est sans doute pas pour rien : chaque décision, chaque projet, chaque politique que je soutiens est teintée par la volonté de construire un monde sûr et juste pour nos enfants qui méritent de grandir dans un environnement où ils se sentent protégés, respectés et encouragés. Pour moi, c’est une responsabilité qui dépasse les écuries politiques ou les idéologies. Nos enfants sont l’avenir, et notre devoir est de leur offrir toutes les chances de s’épanouir, de rêver et d’apprendre sans peur.

Cette tâche est certainement devenue bien plus difficile à l’ère du numérique, dans un espace virtuel qui manque encore parfois de règles claires. En 2026, les enfants vivent une (trop) grande partie de leur vie sur les réseaux sociaux ou sur les applications de messagerie. Tout est à portée de main, dans leur poche grâce aux smartphones. Cette immersion constante est un vrai défi pour les parents et les enseignants qui doivent pouvoir tracer certaines limites, faisant partie de tout apprentissage de vie. En plus, les plateformes diffusent un volume colossal d’information et de contenus nocifs qui, même avec des filtres et contrôles parentaux, arrivent quand même jusqu’à nos enfants. Les réseaux sociaux ont aussi décuplé certains phénomènes comme le harcèlement en ligne. À l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, la Présidente Metsola a d’ailleurs invité Jackie Fox a témoigner devant les députés européens sur le cyberharcèlement dont sa fille, Nicole, a été victime ; ce qui l’a poussée au suicide en 2018. Son récit était bouleversant. C’est avec un courage exceptionnel que Mme Fox a décidé de faire de sa tragédie personnelle un combat sociétal : en 2020, l’Irlande adopte une loi contre le harcèlement en ligne, baptisé « Coco’s Law », le surnom de Nicole. Aujourd’hui, l’ambition de Mme Fox est de faire adopter cette législation dans un cadre européen. C’est une cause que je soutiens pleinement et qui s’ajoute à ma conviction que nous devons légiférer pour interdire les réseaux sociaux aux jeunes âgés de moins de 15 ans.

Un autre sujet concerne les mineurs en ligne : c’est la prolongation des règles temporaires en matière de protection de la vie privée que nous avons votée en plénière. Cette dérogation n’a qu’un seul but : pouvoir détecter les matériaux pédopornographiques qui circulent dans le monde virtuel. Le sujet est sensible car nous touchons à un équilibre fondamental et il n’est pas question pour moi de sacrifier la vie privée des citoyens européens. C’est pourquoi je suis extrêmement prudente quand on parle de mesures disproportionnées, comme la surveillance généralisée des messageries, ce que je n’accepte pas. Ce sont les craintes que soulève le règlement CSAM (Child Sexual Abuse Material, parfois appelé « Chat control ») par exemple. En attendant que les négociations aboutissent, j’ai voté la prolongation des règles temporaires jusqu’en 2027 pour éviter tout vide juridique, impensable lorsqu’il s’agit d’abus sexuels à l’égard d’enfants tout en mettant une date de prolongation moins étendue qu’initialement proposé par la Commission pour inciter les négociateurs à aboutir rapidement sur le cadre permanent : il ne peut être question de prolonger indéfiniment un texte qui avait vocation à être temporaire. Le Parlement a par ailleurs saisi l’opportunité de cette prolongation pour une approche plus ciblée quand il s’agit de la détection du matériel pédopornographique en ligne, ce qui correspond à la position de notre institution sur la réglementation permanente. La priorité est donc maintenant claire : que les négociations aboutissent dans les meilleurs délais pour que nous disposions d’un cadre stable de protection des enfants avec des garanties solides pour la vie privée des citoyens.

 

Pour la première fois, un Ordre du Mérite européen

L’Union européenne ne s’est pas construite seulement à travers des institutions ou des traités. Elle est d’abord le fruit de personnalités qui incarnent non seulement un idéal mais aussi des valeurs. C’est dans cet esprit que, pour la toute première fois, le Parlement européen a créé une distinction à l’instar de ce qui se fait au niveau national : l’Ordre du Mérite européen célèbre celles et ceux qui ont contribué d’une manière ou d’une autre au projet européen, parfois même de manière indirecte mais à travers leurs combats ou leur carrière. Leur reconnaissance publique est aussi une façon pour le Parlement de célébrer la diversité des profils, sous une même identité et un socle de valeurs commun. L’Ordre du Mérite européen donne un visage humain à l’Europe, elle raconte des histoires inspirantes et met à mal le narratif qui tend à expliquer que l’Union européenne n’est que l’apogée de la technocratie, ce que je ne crois absolument pas.

Je suis très heureuse, en tant que Vice-présidente du Parlement européen, de faire partie du Comité de Sélection. Le règlement de l’Ordre prévoit que les candidatures puissent être proposées par les trois présidences des institutions européennes, les chef(fe)s d’États et de gouvernements ainsi que les présidences des parlements nationaux. Seuls les individus sont éligibles et elles ne peuvent pas avoir un mandat en cours auprès de l’UE. Au total, chaque édition retient vingt lauréats dont les noms sont annoncés en mars, pour une cérémonie officielle en mai. Les deux points d’attention pour moi, lors de la sélection, était de garantir autant que possible un équilibre entre les hommes et les femmes ainsi que de mettre en avant les candidats issus de la société civile. Je ne souhaite pas donner l’image que la construction européenne ne dépend que du politique. Je crois sincèrement que les académiques, les artistes, les sportifs ou d’autres grandes figures inspirantes pour les citoyens ont tout autant contribué à la fierté européenne, et dès lors une forme d’identité partagée. C’était important de pouvoir le souligner.

Vous pouvez trouver la liste des lauréats 2026 sur le site du Parlement européen:  https://www.europarl.europa.eu/news/fr/press-room/20260306IPR37520/la-presidente-annonce-les-premiers-laureats-de-l-ordre-europeen-du-merite

 

Aux côtés des travailleurs belges de Tupperware

Souvent, on me demande ce que l’Europe change au quotidien des Belges. C’est une question légitime et j’aime bien y apporter des réponses concrètes. Voilà un nouvel exemple : le 11 mars, les députés européens ont approuvé une aide de 1,6 million d’euros pour les employés licenciés à la suite de la faillite de Tupperware Belgique. Cet argent sera utilisé pour les aider dans leur recherche d’emploi ou leur reconversion professionnelle.

 

Plus d’informations sur le site du Parlement européen.